Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 14:56

Premier mai. Il fait doux, lumineux; je me plonge dans quelques formalités administratives qui vont, je le sens, me mettre d'excellente humeur.

Je prépare une lette pour le RSI ( pour les ignorants, le régime de sécurité sociale des commerçants, artisans, et donc gérants de petites entreprises comme Zeugma). Bien qu'étant à la retraite de la fonction publique depuis cinq ans, le RSI n'a toujours pas compris que je ne devais plus de cotisations retraite, me menace depuis cinq ans, me demande des sommes folles qu'ils ne savent même pas me justifier, avec des variations du simple au double sans que rien ne change. Je suis déjà passé deux fois avec eux devant le tribunal des affaires sociales; j'ai reçu récemment la visite d'un huissier me disant qu'il allait vendre mes meubles, etc... Et, pierre blanche, pour la première fois en cinq ans, une lettre aimable me disant qu'ils allaient considérer mon cas. Je salue cette première victoire en cinq ans.

Après le RSI, la Mgen ( ma mutuelle qui est aussi centre de sécurité sociale). La Mgen a déjà perdu deux fois mon dossier de demande de remboursement de dépassement d'honoraires lors de mon opération du cancer début janvier. Je refais donc une lettre.

Au bout d'une heure, je suis en joie ( et je me dis, heureusement que je connais presque toutes les ficelles des administrations françaises - parce que ceux qui ne les connaissent pas, ils ne sont pas vernis).

Après ce dur labeur, je décide de me fêter mon anniversaire du lendemain. Et je prends le métro jusqu'à Daumesnil pour m'offrir une glace chez Raimo ( glaciers italiens de Vintimille que Jean Noël Cristiani m'a fait découvrir il y a des lustres). Et, comme la première fois avec Jean Noël, je m'offre la chocolat orange. Sublime. Même si les frères Raimo ont vendu depuis longtemps et que l'atmosphère n'est plus celle du petit artisan.

Et, puis comme souvent quand je n'ai pas de rendez vous fixe, j'improvise. Je reprends le métro, par hasard la ligne 6. Je passe devant le 93 rue Jeanne d'Arc, adresse de mon premier mariage, avec appréhension - toujours -. Le conducteur du métro nous apprend que la station Trocadéro est fermée, parce que Sarkozy tient son discours à la France sur fond de tour Eiffel. Evidemment, je n'y avais pas pensé.

Le temps qu'on y arrive, le discours est fini et la station rouverte. Une masse de bons Français s'engouffre dans la rame. Je suis entouré de drapeaux. L'horreur. Mais je regarde. La dizaine de visages autour de moi exprime une sorte d'abattement; ils sont frustrés. Une grosse dame, un visage de petit fonctionnaire, un métis petit de taille dont on sent qu'il veut se faire admettre. Au point que je n'ai pas voulu croire moi-même au début à ce qui m'apparaissait comme une caricature. Le plus drôle était qu'ils étaient tous perdus, avec chacun une feuille conductrice de l'endroit où ils devaient rejoindre leur car ou train pour retourner dans leur campagne.

Je prends la ligne 2; j'en perds un bon nombre en route, surtout à Barbès Rochechouart ( où ils ne verront même pas le spectacle des vendeurs de cigarettes à la sauvette).
J'arrive chez Hocine; les visages sont complètement différents. Hélas, trois fois hélas, c'est vrai!

Si j'ai improvisé dans la journée, il y a déjà quinze jours que je sais ce que je fais dans la soirée. Je vais en banlieue; évidemment, c'est un handicap; mais c'est pour la bonne cause.
A Montreuil, dans le cinéma art et essai, deux projections couplées. La première, des documentaires sur des grèves nazairiennes et nantaises. Les films ne sont pas très bons, mais, évidemment, je reconnais tous les lieux, et même beaucoup de visages de syndicalistes que j'ai à une époque déjà très lointaine fréquentés, parfois rudement.

Et, puis, à 21h, "Une chambe en ville". J'ai toujours adoré Demy, sûrement en partie parce que son imaginaire de Nantais rejoint le mien ( et celui de nombreux Nantais), sans doute parce que je me souviens toujours ému avoir participé comme figurant dans "Lola" au passage Pommeraye, mais surtout parce que c'est un immense cinéaste, capable de ratages mémorables ( "Parking") et de purs joyaux, comme cette "chambre en ville", si méprisée à sa sortie ( j'y reviendrai).
Qui, autre que Demy, ose commencer son film par l'image de la rue de Nantes menant à la préfecture, face à face ouvriers et CRS? Un CRS avec porte voix pour faire reculer les ouvriers. En chantant!!!

Qui ose le mélodrame en vers de mirliton ( Piccoli se tranchant comiquement la gorge)? Qui ose faire se promener Dominique Sanda nue sous sa fourrure dans la rue? Faire la pute bourgeoise tombant amoureuse d'un ouvrier? Et cet ouvrier meurt dans la rue des coups des CRS. Et c'est vrai.

Je me suis offert une belle journée, un bel anniveraire.

Par Michel David
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Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 13:37

J'avais bien raison de détester la campagne.

Ou plutôt de n'aimer que la ville, où, même si l'on vit seul, on est entouré. Où on peut parler furtivement -ou pas - à des inconnus dans la rue - et qui nous resteront inconnus. Où on peut prendre le métro, constater que les gens lisent, journaux ou livres ( et souvent des romans qui ne cadrent pas avec cette réputation insultante de l'anonymat: "les gens"), voir que tout le monde se fréquente sans animosité, bien que souvent compressé comme des sardines en boîte.

Bien sûr, ce n'est pas un monde idéal; on voit aussi des zonards; on pressent souvent une violence latente. mais c'est une société qui bouge, qui vit, à mille lieues des stéréotypes de l'image médiatique, qui ne retient que le fait divers et la peur qu'il engendrerait.

Les analystes politiques viennent de démontrer (?) ce que l'on savait déjà. Les gens repliés sur eux-mêmes vivent à la campagne, où, c'est vrai, il n'y a plus beaucoup de services publics, repliés sur leur petite maison,leur petit jardin, leur petite rue, le petit café du coin où l'on voit les mêmes petits voisins et où l'on discute du même petit fait divers lointain vu à la petite télé.

Je ne crois pas - et n'ai jamais cru - que le pétainisme / lepénisme ait un réel avenir au delà de la protestation. Seule exception possible ( Pétain justement), celle d'une guerre. Et les guerres se "déclarent" quand le capitalisme ne sait plus lui -même se sortir de ses contradictions; la guerre, c'est remettre les compteurs à zéro - géographique, historique, politique, sociologique, économique.

Elle n'est évidemment pas impossible, mais pas non plus prévisible dans le temps et l'espace.
Sarkozy ne fait plus rêver ( l'a t il fait??), Hollande ne fait pas rêver.

Et Hollande devra gérer l'insupportable contradiction française. Ce peuple qui croit, au plus profond de lui-même,qu'il a fait la seule révolution qui vaille, que la seule attitude possible dans la vie est le refus ( même si, bien sûr, dans la vie quotidienne, on s'accomode très bien du refus du refus!).
Le mélanchonisme démagogique fait autant rêver que le lepénisme. Et tout le monde sait bien que la révolution n'est pas là.

Et, pour autant, ce peuple refuse la réforme.
Que demande le "petit peuple" dans sa petite campagne?

D'être protégé. Protégé de tout, à l'ombre de son clocher. Il y a 36 000 clochers en France, 8 000 dans tous les grands pays européens voisins. Il y a une myriade de fonctionnaires qui ne sont pas du tout de "terrain", mais qui sont là pour contrôler ce que d'autres fonctionnaires font. L'irrresponsabilisation domine, d'où cette administration kafkaïenne, et donc absente. Absente de là où il faudrait être.

Mais "tout le monde" nie cette réalité, ou ne veut pas la voir. Quand j'étais directeur de la culture en Franche Comté, il y avait, à la préfecture, 80 agents ( et c'est une des plus petites régions) chargés de contrôler, de manière parfaitement inefficace, les collectivités. A quoi sert un préfet, sinon à donner l'ordre de ci de là de briser une grève?

Mais qui veut réformer celà? Hollande? Parions que sa future loi  de décentralisation complexifiera encore plus le mille-feuilles français. Et qui dit mille-feuilles dit effectivement que, plus on est bas dans l'échelle sociale, plus on est victime.

 

Bref, je n'aime pas la campagne. Mais je n'aime pas non plus la Hollande (les coffee shops, je m'en fous, les canaux aussi). Enfin, si, j'aime bien bien la campagne quand je la traverse du TGV. Je regarde toujours ému du TGV Sud est l'abbaye de Cluny ( nos racines chrétiennes....).

Et je ne me vois pas, si la nécessité s'en faisait sentir, m'installer à Ferney, pour passer la frontière au bon moment.

Depuis que je vis seul, j'avais envisagé d'aller loin: chacun ses rêves!

Pondichéry, avec ses rues françaises et ses quatre vaches? Hanoï, ou toute ville du Sud est asiatique, où la religion n'est pas pesante? Budapest ou Lisbonne, mes villes aimées? Ou Strasbourg?

Comme ça, si Hollande m'emmerde trop, je demande l'asile politique en Allemagne, comme j'avais envisagé de le faire quand je ne voulais surtout pas faire la guerre d'Algérie!

Par Michel David
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Lundi 9 avril 2012 1 09 /04 /Avr /2012 18:03

Les indignés. Indignez vous. Etc...

Deux manières de voir ces mouvements (ce mot suffirait). Ou il s'agit d'un mouvement réellement populaire, "spontanéiste"  ( ce qui, pour moi, est en large partie, la définition de l'anarchie politique), sans leaders. Voir les medias courir après tous ces indignés pour retenir à tout prix une gueule ne manque pas de sel, leur aveuglement leur faisant à tout coup se tromper. Exemple de la belle - forcément belle - et parlant bien ! -  jeune étudiante chilienne d'il y a quelques mois, dont la future carrière d'oppresseuse politique est lancée.

Ou on le voit, ce mouvement, avec condescendance. Pas de mots d'ordre, sinon celui de phrases jugées creuses par les sachants: faire payer les riches, mener une vie meilleure. Sans "vrai" programme politique, qui se ferait dézinguer par les medias.

Mais, en 1789, contre quoi se révoltait on? Certes sur fond de crise morale et politique, les penseurs du XVIIIème siècle étant passés par là. On se révoltait contre le prix du pain. Pour des objectifs alimentaires.

En 1 917? Contre la misère dans une société oligarchique bloquée.

En 1 968? Contre un profond conservatisme ambiant.

Une révolution - et mai 68 n'est qu'une révolte - et peut-être aussi  bien des révoltes d'indignés de nos jours - dépasse toujours ceux qui la font. Ils sont eux même surpris d'avoir fait "ça". Ils peuvent même plus tard le renier: Cohn Bendit devenant le meilleur analyste parlementaire des Verts ( ce n'est pas difficile, c'est vrai) après avoir renié les idées de sa jeunesse, dont le suffrage universel tel qu'il est entendu communément.

Mais on ne revient jamais en arrière. Et seuls ceux qui veulent conserver ( les pouvoirs passés, politiques, économiques et médiatiques) ne veulent ni le voir ni le savoir.

Autre exemple caractéristique. Les révoltes  ou révolutions arabes.

Après la victoire d'Ennadha en Tunisie ou celle des Frères musulmans en Egypte, qui nous protégeraient du salafisme, on entend le comentaire: tout ça pour ça.

Mais qui a résisté sous Ben Ali? Bien sûr, la gauche laïque a été ( souvent, pas toujours) courageuse; mais elle a mené des combats ou une action exclusivement politique, parfois politicienne, parfois au gré d'intérêts particuliers.
Ennadha, ou le Hamas en Palestine, ce pays qui n'existe pas, a aussi résisté, et a mené une politique d'assistanat social, de redistribution.
Les droits de l'hommistes, et les penseurs européens dominants, tellement heureux de notre époque libérale, où toute forme de conscience collective est annihilée depuis la mort du communisme, ne voient pas que le premier droit de l'homme est de vivre.
Faut il craindre Ennadha? Non, parce que la confrontation avec le réel de la gestion d'un Etat va faire déchanter le peuple par rapport à la politique de communautarisme antérieure.
Oui, parce qu'en démocratie ou ailleurs, les yeux se descillent toujours lentement et que les femmes ont tout à craindre.
Non, parce que ce mouvement devra faire avec toute une société qui s'est révoltée sans elle - oui, sans elle - et qu'on ne peut pas revenir en arrière.

Même dans ces moments difficiles, la Tunisie ou l'Egypte sont plus libres qu'avant. La Syrie aurait pu prendre le même chemin, parce qu'il y a une vraie société syrienne, si les enjeux "stratégiques" de toutes les puissances n'avaient pas laissé le champ libre au tyran ( ce qui ne veut surtout pas dire qu'il aurait fallu intervenir militairement). Toutes les révolutions ne gagnent pas, en tous cas de prime abord. Et, pourtant, la Syrie ne sera pas, elle non plus, jamais comme "avant".

Dans ces pays, c'est le peuple seul qui se révolte, Tunisie, Egypte, Syrie, Yemen. En Libye, le désastre sarkozien a fait des siennes. Parce que la Libye est une construction dans des frontières absurdes. parce qu'il n'y a pas de "peuple", mais des factions, des tribus, etc... Parce qu'il n'y avait, grâce au dictateur Kadhafi, pas de société organisée.
Et on remarque l'empressement des Occidentaux à mener le mauvais combat ( tout combat prôné par BHL est voué au désastre). Maintenant, la Libye est dans un "vrai" état d'anarchie ( drôle, comment ceux qui l'ont provoqué prétendent honnir l'anarchie). Et, grâce à Sarkozy, le Mali est tombé en quelques jours dans une partition de fait et avec un régime militaro-islamiste. Chapeau. Magnifique réussite politique de l'Occident!

Allez. Facile de s'indigner; regardez ce que font les puissants et faisons l'inverse.

Par Michel David
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Vendredi 23 mars 2012 5 23 /03 /Mars /2012 12:18

Toulouse, oh Toulouse. Un grand méchant tueur Mohamed a terrorisé la France pendant quelques jours.

Ce même jour, ( hier - il y a déjà longtemps), la Belgique effondrée pleure, dans une communion nationale, ses jeunes morts dans un accident de la route en Suisse. Plus une ligne, plus une image de ce qui a fait un quart d'heure minimum de journaux télévisés.

Ce même jour, une adolescente est assassinée à Nantes par un homme que la justice suivait. Cette adolescente n'aura pas la "reconnaissance" de Laetitia Perrais. Un article dans le Monde, pas de place pour l'émotion collective.

Je prends le métro tous les matins. Les gens lisent, discutent - de leur vie quotidienne-, ne sont nullement apeurés. Certes, nous sommes "loin" de l'événement. Mais je me souviens néanmoins qu'au moment des attentats meurtriers dans le métro parisien, le peuple ( le vrai peuple) continuait à prendre le métro. Sans peur.

Pourquoi y a t il un décalage si gigantesque entre ce que nous vivons dans ce métro et l'image télévisée, où maintenant, dès le moindre événement, les "gens" ( pas le peuple) sont émus, s'embrassent, se prennent la main, pleurent, applaudissent les cercueils, prient - puisque, maintenant tout le monde prie!?

Le buzz médiatique est devenu si puissant que plus rien ne lui résiste ( et que les fabricants du buzz en jouissent littéralement.- Bruce Toussaint tout fier d'appeler en direct une femme terrorisée parce qu'elle est dans l'immeuble du tueur - et que la police ne fait rien, bien sûr).

François Hollande adopte immédiatement l'attitude que le buzz exige. Il fait semblant d'être président; il arrête sa campagne ( question de philo: à partir de quel "degré" arrête t on une campagne?). La puissance de l'émotion médiatique est telle qu'il a tactiquement raison. Et Nathalie Arthaud ou Jean-Luc Mélenchon, qui ont l'attitude juste, c'est-à-dire celle analogue à nous qui continuons à prendre le métro et à vivre, qui ne se laissent pas pourrir par la "vie" médiatique  ont tactiquement tort.

Et "la campagne ne sera plus comme avant", dit le buzz.Oubliée la fange du débat sur le hallal.

Je ne sais pas si Sarkozy gagnera. Mais il a parfaitement raison dans sa tactique. La seule attitude qui vaille, dans son cas, c'est l'opportunisme politique. Pas de bilan, pas de programme élaboré, des mesures balancées n'importe comment, à tout va, que personne n'écoute vraiment.

Et Hollande a compris qu'après avoir exposé ses 60 mesures, donc un "programme", il lui fallait désormais en dire le moins possible, donc "faire président" ( formule subliminale de Sarkozy).

Et ça n'empêchera pas beaucoup de Français de voter comme un seul homme sur cette totale absence d'enjeux.

Nous avons bien là le signe d'une société complètement bloquée, rétive à toute évolution et réforme, dans une secrète envie de révolution - notre gloire nationale - mais en ayant peur de ça aussi.

Pourquoi la France est elle le pays européen ( comparons à nos voisins, et pas à l'énergie asiatique) où les sondages montrent le "désespoir", alors que ça ne va pas plus mal "objectivement", que nous pouvons même nous glorifier d'un art de vivre ensemble?

Une explication qui n'est sûrement pas la seule. Le seul corps intermédiaire qui reste est le corps médiatique, très profondément conservateur et très profondément méprisant sur tout ce qui n'est pas lui. Le mépris, vieille histoire française. Regardons régulièrement Godard.

La politique est celle de l'à coup permanent, où le mépris le plus complet de tous les corps intermédiaires ( juges, enseignants, etc.. etc., c'est à dire toute la majorité qui a besoin pour une action de temps) est porté à son point incandescent.
Et, évidemment, tous ces intermédiaires se vengent. De l'administration qui verrouille et qui s'en sort grâce à son maquis procédurier à tous les "agents économiques" qui font une sorte de grève sur le tas. Mépris, parce que, dans notre société, la confiance n'est jamais acquise, parfois jamais donnée.

Le piège fonctionne. Pour l'instant.

Par Michel David
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Samedi 10 mars 2012 6 10 /03 /Mars /2012 14:33

Il y a quelques mois, j'avais raconté un vieux souvenir, remontant à mes dix huit ans, où j'avais visité la Grèce dans le cadre des clubs Unesco.

Nos accompagnateurs nous avaient fait rencontrer Manolis Glezos, héros de la résistance grecque au fascisme.

Cette visite, dans une Grèce qui n'était pas encore la dictature des colonels, mais qui n'était pas du tout une démocratie - la pacification n'était pas faite depuis la fin de la guerre civile- avait été éprouvante et exaltante.

Et c'est vrai que, pendant des années, et bien que suivant de près l'actualité, je n'avais plus du tout entendu parler de Manolis Glezos. Dans un petit pays, où, même dans le Monde, les correspondants sont pigistes et ont peu de place, une "disparition" comme celle de Glezos était inévitable. Il a fallu que, pour son malheur, la Grèce revienne sous les feux, pour que nous entendions à nouveau parler de ce vieil homme désormais ( quand je l'ai vu, il avait quarante ans!!) .
Et quel choc de voir qu'après tout ce temps, il n'a pas désarmé. Qu'il est encore de tous les combats. Evidemment, je ne sais pas tout. Je ne connais pas son évolution politique. Fait il partie encore de ce parti communiste qui était, quand je l'ai vu alors, un des plus staliniens qui soient?

Maintenant me revient un souvenir enfoui. Je me souviens, du haut de ma jeunesse de l'époque, lui avoir posé une question sur cette appartenance. Je ne me souviens pas de sa réponse. Je pense que j'aurais rarement été d'accord avec lui - ce qui n'empêche nullement une admiration pour cet esprit de résistance de toute une vie.

C'est le privilège d'être vieux qui fait remonter tous ces moments enfouis; ce passé qui resurgit au temps où on ne l'attend pas. Manolis fait partie de ces personnages qui ont traversé ma vie , qui m'ont apporté, dont je me souviens et dont je me demande souvent ce qu'ils sont devenus. Il ne s'agit pas de regret; c'est une évidence que le temps et la vie séparent. C'est simplement se dire; tiens où en est la boussole que j'ai connu?

Quelquefois, il s'agit de gens avec qui on a rompu - ce qui n'est pas le cas de Manolis Glezos. Je ne parle pas ici de ma vie intime, mais de rencontres dont j'aurais pu espérer qu'elles soient aussi fortes que cette rencontre passée à Athènes et qui ne l'ont pas été.

Je pense très souvent à Branko Jugovic. ( prononcez tch). J'avais une vingtaine d'années. J'avais participé à un chantier de fouilles archéologiques un été, dans mes vaines tentatives de socialisation. Je m'étais un peu lié d'amitié avec ce Yougoslave de Sarajevo. Je savais très bien à l'époque l'histoire et la géographie de cette confédération de slaves; mais c'est vrai que l'époque était à un militantisme internationaliste qui ne m'aurait pas fait penser que cette Yougoslavie s'abîmerait dans un désastre futur et un nationalisme meurtier.
J'avais rejoint l'été suivant Branko à Rovinj, au bord de la mer. Et j'avais constaté avec pas mal de dépit que Branko était quasi exclusivement tourné vers une drague intensive de toutes les jeunes filles de la côte. Après, nous sommes allés en voiture jusqu'à Sarajevo. Mais, dépité de ses amours interrompues, Branko m'a fait la gueule tout le temps ou presque, et mes souvenirs de Sarajevo, pour vivaces qu'ils soient, sont ceux d'une ville où j'erre seul - et qui n'existe plus. Pas plus que Branko; notre amité fut rompue dès mon départ.

Pourtant, nous avions discuté de Zadar à Sarajevo. Et, pas une seule fois, je n'ai pensé à lui poser la question: es tu Serbe? Croate? Ou autre chose?

Qu'est il devenu? Est il mort pendant la guerre? S'est il exilé? Et je ne l'ai jamais cherché, d'une part parce que nous avions "rompu", mais aussi parce que son nom et son prénom sont aussi fréquents que s'il s'était appelé Jean Dupont.

Et pourtant...qu'est il devenu? Si nous nous revoyions, nous n'aurions rien à nous dire. Je ne pense pas à lui, je pense à un souvenir, je pense à une époque passée.

Et, il y a une demi heure, juste avant de commencer à écrire, j'apprends la mort de Christian Belaygue. Là, ça me touche à coeur. parce que, même si je ne l'avais pas vu depuis au moins quinze ans, je me souviens de cet ardeur du regard de Christian. De cet homme que j'ai toujours senti torturé, qui affirmait avec panache que le cinéma ne produisait plus de film intéressant depuis la fin du muet - on peut toujours trouver une position plus radicale que la sienne -. De cet ami qui avait écrit, de son Maroc intime une magnifique histoire "Affaires indigènes" dont je n'ai pas trouvé les moyens de le produire.

Et la vie nous a séparé. Et c'est injuste.

Nous portons nos morts. Et Christian en fait partie.

Par Michel David
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