Premier mai. Il fait doux, lumineux; je me plonge dans quelques formalités administratives qui vont, je le sens, me mettre d'excellente humeur.
Je prépare une lette pour le RSI ( pour les ignorants, le régime de sécurité sociale des commerçants, artisans, et donc gérants de petites entreprises comme Zeugma). Bien qu'étant à la retraite de la fonction publique depuis cinq ans, le RSI n'a toujours pas compris que je ne devais plus de cotisations retraite, me menace depuis cinq ans, me demande des sommes folles qu'ils ne savent même pas me justifier, avec des variations du simple au double sans que rien ne change. Je suis déjà passé deux fois avec eux devant le tribunal des affaires sociales; j'ai reçu récemment la visite d'un huissier me disant qu'il allait vendre mes meubles, etc... Et, pierre blanche, pour la première fois en cinq ans, une lettre aimable me disant qu'ils allaient considérer mon cas. Je salue cette première victoire en cinq ans.
Après le RSI, la Mgen ( ma mutuelle qui est aussi centre de sécurité sociale). La Mgen a déjà perdu deux fois mon dossier de demande de remboursement de dépassement d'honoraires lors de mon opération du cancer début janvier. Je refais donc une lettre.
Au bout d'une heure, je suis en joie ( et je me dis, heureusement que je connais presque toutes les ficelles des administrations françaises - parce que ceux qui ne les connaissent pas, ils ne sont pas vernis).
Après ce dur labeur, je décide de me fêter mon anniversaire du lendemain. Et je prends le métro jusqu'à Daumesnil pour m'offrir une glace chez Raimo ( glaciers italiens de Vintimille que Jean Noël Cristiani m'a fait découvrir il y a des lustres). Et, comme la première fois avec Jean Noël, je m'offre la chocolat orange. Sublime. Même si les frères Raimo ont vendu depuis longtemps et que l'atmosphère n'est plus celle du petit artisan.
Et, puis comme souvent quand je n'ai pas de rendez vous fixe, j'improvise. Je reprends le métro, par hasard la ligne 6. Je passe devant le 93 rue Jeanne d'Arc, adresse de mon premier mariage, avec appréhension - toujours -. Le conducteur du métro nous apprend que la station Trocadéro est fermée, parce que Sarkozy tient son discours à la France sur fond de tour Eiffel. Evidemment, je n'y avais pas pensé.
Le temps qu'on y arrive, le discours est fini et la station rouverte. Une masse de bons Français s'engouffre dans la rame. Je suis entouré de drapeaux. L'horreur. Mais je regarde. La dizaine de visages autour de moi exprime une sorte d'abattement; ils sont frustrés. Une grosse dame, un visage de petit fonctionnaire, un métis petit de taille dont on sent qu'il veut se faire admettre. Au point que je n'ai pas voulu croire moi-même au début à ce qui m'apparaissait comme une caricature. Le plus drôle était qu'ils étaient tous perdus, avec chacun une feuille conductrice de l'endroit où ils devaient rejoindre leur car ou train pour retourner dans leur campagne.
Je prends la ligne 2; j'en perds un bon nombre en route, surtout à Barbès Rochechouart ( où ils ne verront même pas le spectacle des vendeurs de cigarettes à la sauvette).
J'arrive chez Hocine; les visages sont complètement différents. Hélas, trois fois hélas, c'est vrai!
Si j'ai improvisé dans la journée, il y a déjà quinze jours que je sais ce que je fais dans la soirée. Je vais en banlieue; évidemment, c'est un handicap; mais c'est pour la bonne cause.
A Montreuil, dans le cinéma art et essai, deux projections couplées. La première, des documentaires sur des grèves nazairiennes et nantaises. Les films ne sont pas très bons, mais, évidemment, je
reconnais tous les lieux, et même beaucoup de visages de syndicalistes que j'ai à une époque déjà très lointaine fréquentés, parfois rudement.
Et, puis, à 21h, "Une chambe en ville". J'ai toujours adoré Demy, sûrement en partie parce que son imaginaire de Nantais rejoint le mien ( et celui de nombreux Nantais), sans doute parce que je
me souviens toujours ému avoir participé comme figurant dans "Lola" au passage Pommeraye, mais surtout parce que c'est un immense cinéaste, capable de ratages mémorables ( "Parking") et de purs
joyaux, comme cette "chambre en ville", si méprisée à sa sortie ( j'y reviendrai).
Qui, autre que Demy, ose commencer son film par l'image de la rue de Nantes menant à la préfecture, face à face ouvriers et CRS? Un CRS avec porte voix pour faire reculer les ouvriers. En
chantant!!!
Qui ose le mélodrame en vers de mirliton ( Piccoli se tranchant comiquement la gorge)? Qui ose faire se promener Dominique Sanda nue sous sa fourrure dans la rue? Faire la pute bourgeoise tombant amoureuse d'un ouvrier? Et cet ouvrier meurt dans la rue des coups des CRS. Et c'est vrai.
Je me suis offert une belle journée, un bel anniveraire.