Brisés

Publié le par Michel David

Allusion au film que Zeugma Films a récemment distribué et qui continue d'ailleurs son petit bonhomme de chemin dans de nombreuses salles de cinéma.

" Cinq caméras brisées" est à tous égard un titre symbolique. Ce ne sont pas que les cinq caméras de Emad Burnat qui sont brisées, mais les corps, les esprits, les pensées, tout un peuple enfermé.

Nous avons organisé pas mal de débats autour de ce film, principalement avec Guy Davidi, le coréalisateur israelien. Parce que Emad ne parle pas français et était moins disponible au retour des Oscar.
Certains ont été riches, vivants, ont parlé de cinéma - c'est-à-dire ont considéré que c'étaient les moyens du cinéma qui permettent de rendre compte au mieux d'une réalité, celle d'une oppression quotidienne que pas un reportage n'est en mesure de montrer, dans l'exacerbation de ce qu'il montre. Je n'insiste pas, c'est un argument que j'ai déjà avancé ici et ailleurs maintes fois.

Mais ce film donne lieu aussi à des débats politiques. Lors d'un des premiers débats, nous avons fait venir Ibrahim Burnat, cousin d'Emad, vivant en France, et Christophe Ayad, journaliste au Monde chargé du Moyen Orient.
Ayad a principalement développé la thèse que les Palestiniens ont perdu dans les dernières années territorialement ( les colonies se sont implantées durablement) et gagné politiquement: quasiment plus personne ne remet en cause la légitimité et le principe d'un Etat palestinien.

Peut-être, sauf que cet Etat est loin d'exister ailleurs que dans des reconnaissances théoriques. Et, puis, à Nyon, formidable festival de documenteires, j'ai vu le denier film d'Eyal Sivan "Etat commun- conversation potentielle(1)".

Etat commun? Tiens. Film? Oui, mille fois oui, bien que la forme en soit réduite à la "plus simple" expression: des plans fixes de personnes parlant de cet Etat. Avec une idée que Eyal Sivan maintient pendant toute la durée du film: l'écran est divisé verticalement en deux, celui qui ne parle pas "écoutant" celui qui parle.

Magnfique idée de brisure. La brisure qui provoque l'écoute, l'entente.

L'hypothèse de ce film, qui me paraît plus réaliste que celle d'Ayad, est que la domination de l'un par l'autre fait qu'il y a déjà cet Etat commun. Sauf évidemment que cet Etat commun n'a pas de traduction en termes de reconnaissance étatique ou institutionnelle mais l'a en termes de réalité de terrain. Et ce n'est  qu'en partant de ce constat commun, un état commun, que des hypothèses de travail pour un vrai destin commun peuvent être formulées.

Ce que je trouve évidemment très beau, c'est que ces deux films, pour si dissemblables qu'ils soient, produisent de la pensée, et, donc, une possibilté d'action.

Je reviens au débat que j'évoquais plus haut. Parce que la position politique d'Ibrahim Burnat ( que je ne connaissais pas avant de le voir ce soir là et dont j'ai compris après que cette position n'était pas partagée, même par son propre cousin!) m'a démontré - en tous cas, c'est ce que j'ai ce soir là ressenti violemment - que la désespérance de la situation actuelle des dominés mène à des dérives, à de l'irréalisme, à une forme de paranoïa politique.
Que disait Ibrahim Burnat? Il est remonté à l'avant guerre pour justifier que seuls les Juifs présents en Palestine avant 1 939 - et les chrétiens aussi!- pouvaient être admis sur cette terre, que l'Occident avait une telle haine des Juifs que, après cette guerre mondiale, cet Occident avait voulu parquer les Juifs le plus loin d'eux, dans cette terre qui, effectivement, n'était pas vierge.( et j'ajoute pour ma part que le fait qu'il ne s'agisse pas de haine, mais de honte collective a quand même conduit à une injustice).

Et, pour achever sa présentation, à une question de la salle sur le travail commun entre un cinéaste israelien et un cinéaste palestinien, après avoir dit que la question était difficile et avoir fait beaucoup de périphrases, Ibrahim a fini par dire ce qui était sa pensée profonde, que Guy était, certes co réalisateur, mais aussi le représentant d'un peuple colon.

Dans le film d'Eyal Sivan, quelqu'un ( je ne me souviens plus de qui) dit - à peu près- qu'il ne faut pas que les Israeliens s'imaginent que les Palestiniens ne feront pas jouer leur droit au retour. Et il précise: jusqu'à la mer. Mais il ajoute que ce droit au retour est la base politique de cet Etat commun à venir, et qu'il ne s'agit pas de faire aux Israeliens ce qu'ils ont fait et font aux Palestiniens.

Cette prise de position politique, qui suppose courage de tous, me paraît la seule possible, même si elle devra briser toutes les paranoïas développées depuis tant d'années aussi bien par les Palestiniens que par les Israeliens.

Briser pour renaître et vivre.

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