Lanceurs d'alerte

Publié le par Michel David

Dans la novlangue généralisée dans laquelle nous baignons désormais, cette honorable profession est récemment apparue.
Le sieur Snowden, réfugié  quasiment politique à Hong Kong - ville qui est sûrement le centre de la démocratie mondiale -, couvre ses vols et pirateries au nom d'un sacro saint droit à la liberté d'expression, à cette vertu qui serait supérieure ( à entendre tous leurs chantres - et d'abord la corporation des journalistes) à toute autre considération.

C'est toujours étonnant de voir combien chaque corporation a les yeux rivés sur ses propres intérêts, et, pour se défendre justement de l'accusation de corporatisme, avance une noblesse d'argumentaire censée dépasser , transcender les dits intérêts.

Les journalistes ( en France privilégiés fiscaux parce que journalistes) croient dur comme fer à leur métier , à l'absolue nécessité de la protection de leurs sources, pour lesquels ils souhaitent une loi ad hoc - c'est-à-dire la confusion d'un intérêt privé et d'un intérêt public. La fameuse phrase d'Albert Londres, selon laquelle ils seraient habilités à porter le fer dans la plaie doit s'entendre comme : nous sommes seuls aptes à porter le fer dans la plaie.

Et, bien sûr, personne n'échappe à ce réflexe, par exemple nous producteurs qui venons de gagner ( provisoirement) une manche avec le combat pour l'exception culturelle. C'est-à-dire comment tordre les règles du marché , conserver la pérennité d'un système autorégulateur dont l'ensemble des acteurs d'une filière économique française sont bénéficiaires, en ne se posant jamais le problème des injustices internes à ce système, de peur -parfaitement justifiée - que des acteurs économiques autrement puissants , Google, Amazon, et autres firmes multinationales qui savent se jouer des tous les optimisations fiscales et de la faiblesse intrinsèque des Etats ( exemple Montebourg fier d'inaugurer une usine Amazon financée aux frais du contribuable français) ne nous mangent tout cru.

Et je dis ça en étant conscient de mes contradictions. Je signe les pétitions pour l'exception culturelle; je me bats au milieu d'autres pour qu'une convention collective cinéma ne favorise pas uniquement les techniciens des téléfilms TF1 et les producteurs (?) exploitants.

L'économie étant mondialisée, cela veut dire que chaque acteur économique ( chacun à sa place, qui est proportionnelle à sa force capitalistique et donc de lobbying) utilisera toutes les ressources disponibles pour faire fructifier son actif. Les droits de douane dans le monde ayant fortement baissé, au moins entre pays industrialisés, la nouvelle frontière des distorsions est dans l'accumulation de la production de normes. Et, bien entendu, de nombreuses normes ( par exemple de protections alimentaires) sont parfaitement justifiables.

Et voilà donc que dans notre monde mondialisé,  le piratage de fichiers informatiques est devenu démocratique.

A échelle désormais très vaste ( j'entends par là simplement la mise à disposition d' informations contenues dans des bases de données gigantesques), des "scandales" sont révélés. Il y a peu, Julian Assange, beau blondinet ayant manifestement laissé en Suède des souvenirs un peu douloureux pour quelques femmes ( mais, bien sûr, ces assertions sont un complot impérialiste des Etats Unis d'Amérique Big Brother) avait ainsi fait des révélations fracassantes.
Ce que voyant, la corporation des journalistes s'organise internationalement pour un processus d'enquête sur les paradis fiscaux. Les journalistes ont bien vu qu'ils risquaient de perdre la main et qu'il leur était nécessaire de s'organiser, d'enquêter eux mêmes.

Nul doute que ce travail ait été fait avec le plus grand sérieux, demandant à une journaliste du Monde plusieurs mois d'enquête, de recoupements, de travail - ce qui correspond parfaitement à la mission du journaliste.

Quand on le lit il y a quelques semaines, on ne peut néanmoins  qu'avoir des sentiments mitigés: pourquoi, dans cet océan de paradis fiscaux, et de malversations, avoir pointé plutôt tel ou tel? Certes, il sera répondu que les cas retenus sont emblématiques; mais des oeillères peuvent exister dans les meilleures consciences.
Et puis aussi on se dit que, au fond, tout ça, on le sait. Aucunement bien sûr les détails, les noms, ni même les processus. Mais l'analyse de l'économie mondialisée pousse évidement à une connaissance (pour qui le veut) des mécanismes globaux qui mènent à cette situation.

Est il plus important de "dévoiler" tel ou tel scandale ou d'être conscient que, depuis la dernière crise bancaire qui a désormais plus de cinq ans, aucune parade internationale sérieuse n'a pu être apportée? Et les réponses ne sont plus journalistiques, mais politiques ( ce dont les journalistes se diront conscients, bien entendu).

Hier, j'ai participé, comme chaque année, à mon rituel d'assister à l'assemblée générale des lecteurs du Monde. De plus en plus, je retrouve dans ce rituel celui de mon enfance, quand j'allais encore à la messe en me demandant pourquoi j'y allais. Une motion ( contre laquelle je n'ai même pas voté!) a été proposée pour défendre la justesse de la protection absolue des sources.

Revenu le soir chez moi, je vois un éditorial de la directrice du Monde à propos de sa prise de distance avec ce que j'ai dit plus haut, à savoir l'enquête sur les paradis fiscaux. En effet, le consortium international de journalistes, d'inspiration évidemment très anglo-saxonne, a décidé de rendre publique les données , afin que chaque citoyen puisse se rapaître des turpitudes de son voisin.
" Le besoin de transparence fiscale prévaut sur la protection des données" dit  le directeur du consortium. Comme le dit Natalie Nougayrède, les journalistes, en livrant brut des données deviennent ainsi les supplétifs du fisc.

Mais, malheureusement, c'est un peu tard pour la distance. Parce qu'il était évident que c'était ce qui arriverait. Le capitalisme est mondialisé, mais la dénonciation aussi. Et une "information" partagée est désormais publique.

Les valeureux lanceurs d'alerte écoutent leur conscience, croient ils. En fait ils n'écoutent, à part leur non négligeable quart d'heure de gloriole, que leur naÏveté à maîtriser un flux.

Bien sûr, dans ces affaires,  tout n'est jamais ni noir ni blanc. Mais ce qui manque cruellement est une réflexion collective sur: comment chacun, à sa modeste place, peut il résoudre la quadrature du cercle, être une partie du monde et une pensée "unique" ( au sens premier du terme)  sur le monde?

Et pourquoi les lanceurs d'alerte ont ils une renommée provisoirement mondiale pendant que des producteurs -quoi qu'ils produisent - ( des films ou des carottes ou de machines outils) ne sont ils pas écoutés? Entendus?

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article