Noir

Publié le par Michel David

Non, noir ce n'est pas mon humeur du moment. Même si celle-ci n'est pas vraiment rose. Mais l'a-t-elle jamais été? J'ai entendu tant de reproches sur mon arrogance ( même si le mot n'est pas utilisé) ou sur mon cynisme, sur mon ironie qui ne se retourne pas contre moi.

Après tout, chacun se protège comme il peut. Moi, c'est dans mes rêves de cinéma, et dans ce que je pense être mon attitude politique.
Noire.

J'ai été formé - et cela me reste de manière indélébile - aux comités Viêt nam, aux mouvements contestataires des années soixante, culminant en France en 68, et à la décision de participer au Conseil de Nantes: entendez Conseil au sens d'assemblée délibérative, de discussion - à l'inifini certes - de l'espace et du temps politique.

Et je n'ai jamais eu de nostalgie de cette époque révolue. Quand j'ai quitté Nantes en 1971, je savais que c'était fini. Mais qu'est ce que ça veut dire fini? Un échec?

Non, absolument pas, dans la mesure où jamais je ne me suis dit que nous pourrions prendre le "pouvoir"; il s'est agi simplement de faire bouger lignes politiques et consciences de tous. Même ceux qui désormais vomissent cette époque en sont les héritiers; même leur manière de penser actuelle a été "contaminée" par ce vent qui alors a soufflé.

Un jour, un ami producteur - avec lequel je partage une amitié forgée sur le réel de relations concrètes - discutait, lors d'un déjeuner de notre groupe de producteurs, de l'échec des anarchistes.
Que ce soit l'échec des Conseils de Bavière ( ce mot de conseil est donc bien fort!!) ou des anarchistes espagnols pendant la guerre civile gagnée par Franco, il en déduisait l'amateurisme ( je ne crois pas qu'il ait dit ce mot, mais c'est une partie de sa pensée), ou une inappétance au pouvoir. Et en tous cas une erreur politique.

Et si le pouvoir est accéder aux plus hautes marches, dans une illusion d'un puissance du "politique" qui se ferait, parce qu'il a été oint par une élection démocratique, obéir "naturellement" d'une administration, des autres pouvoirs non élus démocratiquement (syndicalistes, patrons, etc..), nous serions d'accord.

Mais le pouvoir, ce n'est pas ça, ou ce ne devrait pas être ça, le fait de déléguer pour un temps donné à quiconque le fait de pouvoir faire la guerre, de pouvoir agir en tous domaines de la politique ou de l'économie sans autre frein que celui de la nécessité d'être réélu, frein dont d'ailleurs s'exonèrent nombre de petits potentats dont il ne faut jamais jamais oublier qu'ils ont les "armes" pour se faire élire "démocratiquement".

La justice exige parfois de prendre les armes: les révolutions- et la France en a vécu quelques unes, le dernière étant la Commune ( étrange comme les mouvements les plus forts s'incarnent dans des mots évidents trouvés collectivement); les révolutions arabes qui, même si elles sont dévoyées, resteront comme un acquis dans la conscience de peuples méprisés depuis au moins la seconde guerre mondiale.
Mais toute prise d'armes n'est pas révolutionnaire, et encore moins juste. L'anarchisme virant au gangstérisme à la fin du XIXème siécle français est une très grave erreur politique, même si l'oppression bourgeoise atroce, teintée d'antisémitisme ( affaire Dreyfus), empreinte de cet abominable mot de M. Thiers ( "Enrichissez vous" - sous entendu n'importe comment et en faisant payer au plus fort la peur bleue de la révolution) a été une des heures les plus noires ( tiens, le mot à l'envers de son sens) de la société française.

Et ce n'est pas parce qu'une idée ne s'est pas incarnée dans un "pouvoir" qu'elle n'est pas juste.

Et ce n'est pas parce qu'un grand nombre d'amis de 68 ont trahi leurs idéaux de jeunesse ( Cohn Bendit député européen et bateleur de plateaux télé, cela me ferait rire si ce n'était sinistre - encore un mot dont le vrai sens est juste) qu'il faudrait en conclure que les idées anarchistes sont mortes.
Et c'est vrai que nous avons tous répugné à faire du prosélytisme ( laissons ça aux partis et aux religions), et, surtout que l'idée anarchiste ne se résume pas, ne s'incarne pas, sinon dans un combat et des pratiques quotidiennes, souvent invisibles, qui se distillent lentement, qui infusent.

Et que nous sommes, chacun d'entre nous et chacun en nous, une somme de contradictions.

Pour moi, le seul vote qui compte est le vote athénien, à mains levées: la lâcheté de l'isoloir ne démontre que la faiblesse de ceux qui votent une fois tous les cinq ans en se lavant les mains. J'ai vraiment l'impression que si j'entrais dans un isoloir, ce serait retomber dans mon enfance, quand ma grand mère tentait de me faire croire qu'entrer dans un confessionnal me purifierait.

Et je sais bien que la société athénienne est aussi une société d'oppression, avec des esclaves. Sauf qu'il faut toujours juger historiquement, et ne pas transposer nos idées "modernes" (?) dans un passé.
Pour finir, je pense au film de X.V. "L'énigmatique histoire de B. Traven" ( où, furtivement, il est question des Conseils de Bavière). A la fin du film, est évoqué le passage au Chiapas de Traven ( homme qui toute sa vie a effacé ses traces - quelle magnifique leçon de vie -).

J. Hocquenghem évoque cette idée du vote dans ces sociétés indiennes, où celui qui vient d'être élu est placé sur un brasero où il se brûle les fesses tout en devant répondre poliment à ses "administrés" qui se moquent de lui. Et tout élu est soumis au "jugement" immédiat sur son action ou son inaction, ou ses manques.

Je suis pour cette organisation sociale. Un rêve? Pas du tout.

Je pense que ces sociétés fonctionnent mieux - beaucoup mieux- que nos sociétés actuelles. Et qu'on ne me dise pas - prétexte au non changement - que ce serait inapplicable.

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