Plus jamais ça

Publié le par Michel David

Voilà une phrase qui est devenue un des must actuels, notamment à la télévision.
Tous les deux ou trois jours, un crime - ou une manifestation réprimée, ou un événement mis en épingle on se demande parfois pourquoi - est commis, relaté avec  le ton de compassion qui est nécessaire.

Et, s'il y a crime - ces jours ci un jeune de dix neuf ans maniaque des armes ( conclusion médiatique, même pas dite : nous approchons de la folie des tueries américaines) a tué trois personnes sans doute prises au hasard -, il y a désormais une "marche blanche", concept assez récent, une cellule psychologique ( je trouve ce "joli" mot de cellule particulièrement éclairant) et donc quelqu'un ( un parent, un ami, quelqu'un d'ailleurs dont on comprend très bien qu'il réagisse sous le coup de l'"émotion") qui dit face à la caméra - sinon ça ne vaut rien - "Plus jamais ça".
Cette phrase est tellement ritualisée qu'elle est toujours prononcée de la même manière, sans altération, sans modification. Pas de périphrase ou de formule alternative. Elle fait partie d'un langage codé.

Certes, on peut se moquer; on peut y voir l'expression évidente d'une souffrance réelle. Mais qui croit un seul instant - même celui qui la prononce, qui est directement impliqué dans l'événement - que ce sera effectivement plus jamais ça?

Et je ne veux pas dire que rien ne change ni ne changera jamais; je ne crois pas simplement que quiconque puisse espérer, sauf à titre d'exorcisme, que le seul fait de dire une formule serait à même de changer un quelconque cours des choses.

Et pourtant, cette phrase a été depuis des années ritualisée. Parce qu'il s'agit bien de ça. D'exorcisme, de rituel. Et que ces exorcismes soient cathodiques n'en changent en aucune manière le sens, bien au contraire. Ces phrases sont de l'ordre de la religion, de la croyance, c'est à dire de l'acceptation d'un ordre établi.

D'un ordre préétabli. De fait, cette phrase, sous son approche radicale (plus jamais) participe de l'acceptation du monde tel que les dominants le définissent.

Ce "plus jamais ça" perd tout son sens, ou plutôt, il est un contresens.

Il faut néanmoins aller plus loin, parce que notre société, toute régressive qu'elle soit, toute mangée de l'intérieur par des forces ( politiciennes, économiques, etc...) qui font penser qu'il n'y a plus de solutions, plus d'espoir, plus d'avenir, toute persuadée que rien ne peut changer ( personne ne croit en fait aux solutions proposées par les extrêmes de gauche ou de droite), toute persuadée que le nouveau mot d'ordre serait celui du clown Beppe Grillo "Va fanculo", le meilleur du populisme, notre société, donc, a aussi besoin, très confusément, d'autre chose.

Et le "plus jamais ça" s'entend aussi différemment - même si je suis certain  que la très grande majorité de ceux qui la disent ne l'entend pas de cette façon -. J'y vois une soif d'absolu.

Une soif d'utopie.

Le problème actuel, c'est que tout moteur tourne à vide; c'est que justement tout pousse à ce que rien ne change. Toute la société est bloquée et n'analyse pas un avenir possible. Ne le pense pas. Ou s'en remet à l'exil ( les jeunes qui votent avec leurs pieds pour trouver de la thune ailleurs, là où l'herbe est plus verte), ou s'en remet  aux religions ( notre société civile d'il y a 40 ans - qui fut pourtant violente! - est en voie de mépris par ceux là même qui y ont participé), ou s'en remet aux extrêmes ou aux Beppe Grillo, le comble actuel du néant ( mais, rassurons nous, on trouvera plus fort dans quelques mois) de la "pensée politique".

Tout celà est vrai. Et, pourtant, j'entends dans ce "plus jamais ça" une très profonde, très sourde révolte.

Très mal exprimée. Je dirais: pas formulée. Mais qui existe néanmoins bel et bien. Et dont la formulation apparaîtra évidente le jour où personne, moi compris, ne l'attendra.

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