Zurich

Publié le par Michel David

J'ai été enseignant vacataire d'histoire géographie deux ans, en 1969 - 1970 et 1970- 1971.

La première année au Lycée Clemenceau à Nantes, où j'avais été moi-même élève, dans le plus grand lycée de l'académie très sensible aux vents de 68.

J'ai été viré à la fin de l'année par le proviseur; en septembre, j'ai fait du sit in au rectorat et, profitant que l'informatique n'espionnait pas encore nos vies, je suis tombé sur un proviseur à Segré ( Maine et Loire) qui ignorait tout de mon (récent) passé.

A la fin de cette année là, j'ai été viré - et cette fois définitivement - avec la plus mauvaise note administrative de l'académie ( 8 sur 20 - 15 est déjà infâmant) et deux annotations magnifiques: a fait campagne contre le conseil d'administration ( vrai mais c'était mon droit le plus strict) et vit en concubinage notoire avec une de ses collègues. ( Je jure que c'est vrai dans la France de 1971). Une action syndicale du SNES ( je faisais partie d'une branche minoritaire du syndicat, la majorité étant communiste) a fait remonter ma note de 8 à 9.
Je me suis toujours reproché d'avoir perdu la lettre d'insultes dont j'étais très fier que j'ai envoyé au responsable syndical, Georges Roulic.

Mais, en fait, je n'étais pas trop mécontent, parce que, à ce moment là de ma vie en tous cas, je ne me sentais pas l'âme d'un prof. Je l'ai été après, sur le tard, à la fac et dans "mon" domaine du cinéma.

Si je me souviens de cette année là qui commence à l'été 71, c'est celle d'une merveilleuse insouciance.

Avec L., qui devint ma première femme à la suite des aventures de Segré, nous nous sommes installés à Paris; nous vivions des maigres économies faites pendant deux ans, en ne travaillant pas, en allant dans les bibliothèques, les musées et les cinémas ( l' Action Lafayette tous les soirs, où,  avec la carte d'abonnement, le coût de la place était de trois francs).

Et, quand il a fallu travailler, contrairement à maintenant où les jeunes cherchent des stages dans le but de se former pour un "vrai" travail, nous avons cherché un travail temporaire, inintéressant - pour ne pas s'encombrer et penser à un autre futur.

Et nous avons ainsi travaillé (moi sept mois, L. cinq - je crois) à la compagnie d'assurances Zurich.

Nous étions payés 1 000 francs par mois ( c'est-à-dire, je le fais remarquer, moins qu'un stagiaire qui reçoit 30% du SMIC de nos jours).

Je ne dis pas ça par mépris des stages actuels dont j'entends qu'ils sont sous payés. Je dis qu'il nous a paru à l'époque possible et facile  de faire notre miel à ce prix là.

Cette compagnie s'informatisait et avait besoin que tous ses dossiers papier - et ils étaient évidemment des milliers- reçoivent un code informatique. Notre rôle ( passionnant, n'est ce pas?) consistait à ne quasiment pas les ouvrir ( juste ce qu'il fallait pour être sûr des coordonnées de l'assuré) et à leur attribuer le code.

Au début, j'ai eu à traiter les petits dossiers ( les petits accidents de voiture, les froissements de tôle). Mais, au bout d'un petit temps, je suis passé au service contentieux.
Là, il s'agissait de dossiers sérieux. Et, bien sûr, avoir accès à toutes les pièces d'un dossier sans qu'un petit chef soit sur votre dos tout le temps ( la compagnie savait bien que ce travail était certes indispensable, mais fastidieux et fait par des gens qu'elle ne reverrait pas!) faisait que la tentation d'en lire quelques uns à fond fut irrésistible.
Et c'est là où le travail le plus insipide en apprend beaucoup sur la vie, sur les rapports de force.
Je raconte deux dossiers seulement.

Un couple d'agriculteus du Berry perd son unique fils, travaillant déjà à l'exploitation agricole, dans un accident de voiture dont le conducteur est un assuré de la Zurich. Celle-ci voit tout de suite que la responsabilité de son assuré ( en plein délire alcoolique) est pleine et entière et que, si l'on va devant le tribunal, elle va perdre gros. Zurich dépêche donc immédiatement, tel un croque mort, un inspecteur. Et celui-ci, profitant de la faiblesse de ces gens éplorés, leur fait signer un papier de dédommagement  avec une somme ridicule  ( hélas, je ne suis pas sûr de mon souvenir, mais je crois que c'était 10 000 francs) contre renonciation de leur part à tout contentieux.

Des dossiers comme ça, j'en ai vu des dizaines. Zurich avait quelques inspecteurs (je ne me souviens plus du nombre) qui étaient très largement rentabilisés.

Mais il y avait l'inverse. Un assuré de la Zurich renverse dans une rue parisienne M. Jacques Malterre. Blessures certes, handicapantes sûrement - après quelques mois de rééducation, M.Malterre garde une légère paralysie au bras droit. Mais, malgré tout, contrairement au dossier précédent, il n'y a pas "mort d'homme".

Mais, hélas pour la Zurich, M.Malterre n'est pas n'importe qui, n'est pas un agriculteur du Berry, mais est le responsable national de FO à l'époque - pas moins -, membre du Conseil économique et social, et membre d'une foultitude de commissions, notamment à Bruxelles et à Strasbourg dans l'Europe déjà constituée.

Et "partenaire social" du pouvoir de l'époque - donc dossier à traiter avec d'infinis ménagements.

Avec un cru réalisme, l'inspecteur de la Zurich a vu tout de suite qu'il ne fallait pas faire de vagues et que ce qui serait plaidable comme un accident de la route assez banal ne devait surtout pas arriver devant un tribunal.

Et  Zurich, parfaitement consciente qu'elle se faisait pigeonner, a payé des mois de salaires très élevés à M.Malterre, évidemment - c'est le plus normal, mais ce fut fait assez luxueusement - les indemnités, les frais d'hospitalisation, les frais de rééducation, mais aussi, pendant de très nombreuses années ( au nom de l'argument que M.Malterre avait désormais des difficultés à écrire, donc un handicap permanent) le remboursement des indemnités perdues à Bruxelles et à Strasbourg, les frais de voyage et d'hôtels non pris, des conférences payantes annulées, -etc..etc..

Selon que vous serez puisant ou misérable.... Rien de neuf évidemment à cet adage, mais le voir si crûment écrit dans des rapports évidemment confidentiels vous en apprend vite sur les rapports de forces.

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